Mes parents (1995) impression corrigé


Mes parents

Ma mère était une créature bien heureusement douée. Ella se levait avec le soleil comme les oiseaux, auxquels elle ressemblait par l’industrie domestique, par l’instinct maternel, par un perpétuel besoin de chanter et par une sorte de grâce brusque que je sentais fort bien, tout enfant que j’étais. Elle était l’âme de la maison, qu’elle remplissait de son activité ordonnée et joyeuse. Mon père était aussi lent qu’elle était vive. Je me rappelle son visage placide sur lequel passait par moments un sourire ironique. Il était fatigué, et il aimait sa fatigue.

Assis près de la fenêtre, dans son grand fauteuil, il lisait du matin au soir, et c’est de lui que je tiens l’amour des livres.

J’ai dans ma bibliothèque deux livres qu’il a annotés de sa main d’un bout à l’autre. II ne fallait point espérer qu’il se mêlât de rien au monde. Quand ma mère essayait par des ruses gracieuses de le tirer de son repos, il hochait la tête avec cette douceur inexorable qui fait la force des caractères faibles. Il désespérait la pauvre femme, qui n’entrait pas du tout dans cette sagesse contemplative et ne comprenait de la vie que les soins quotidiens et le gai travail de chaque heure. Elle le croyait malade et craignait qu’il ne le devînt davantage. Mais son apathie avait une autre cause.

Anatole France (Le crime de Sylvestre Bonnard)

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